La Lettre de Luberice
LLL008
Par les temps qui courent, j’hésite à écrire. C’est comme si écrire était devenu un acte d’intimité, dont par définition l’auteur seul en est le spectateur. Alors pourquoi y perdre son temps? Qui est disposé à lire un texte d’une page ou plus? J’hésite à écrire comme si écrire n’était plus le palliatif à l’indignation, devenait, a contrario, du narcissisme.
Hélas, faisant fi de mes hésitations, j’écris. Je crie pour ne pas m’étouffer. J’écris par envie de partage, envie de témoigner. J’écris pour guerroyer l’impuissance collective. Même quand tout semble hors de contrôle, je crie pour inconforter les sourds et les émotions à géométrie variable. J’écris pour embarrasser toutes celles et tous ceux qui n’ont pas encore compris que tous doivent s’y mettre et crier ensemble “halte là!”
Ce 23 mars 2024, à une heure du matin, je suis tombé sur la vidéo d’un religieux qui fait son sermon, invoquant son Dieu. Face à l’indifférence nationale, au je m’en foutisme international quant à la désolation haïtienne, il a l’air de cesser de blâmer les mortels et mettre le curseur sur la responsabilité de l’immortel dans l’échec de la protection des siens.
« Jan Ayisyen priye letènèl…! ».
Seigneur le calvaire des haïtiens « ne te dit rien »? Dans la supplication du religieux, il y a cette personne internée à l’hôpital général, ne pouvant bénéficier de l’attention d’aucun médecin, qui a pourtant refusé l’exeat parce qu’elle ne sait où aller ni sur qui d’autre compter. Et ces morts qui côtoient les malades. Face à l’indifférence généralisée, pour ne pas dire cette perte absolue d’humanité, le religieux a cessé de compter sur le potentiel d’indignation des hommes. Il se tourne vers celle du Seigneur, qui serait tout aussi indifférent.
Cela ne te dit rien, Seigneur ?
Cet enfant protégeant sa mère, à qui on a offert de l’aide mais qui a refusé. « Si vous m’aidez en laissant ma mère dans les rues, de quoi va-t-elle vivre? C’est moi qui quémande pour pouvoir nourrir ma mère. Pourtant nous avions une maison. Nous avions ce dont nous avions besoin pour vivre. On nous a expulsés de notre propriété. Nous sommes en train de fuir ».
Cela ne te dit rien, Seigneur? Ce message n’est pas encore arrivé jusqu’à toi?
Seigneur, aujourd’hui en Haïti, dans chaque quartier des dizaines de morts jonchent le sol.
Et cette dame, dit le serviteur de l’Éternel, commerçante, qui remplissait seule un conteneur de marchandises, qui est aujourd’hui incapable de nourrir ses enfants. Elle a été kidnappée trois fois, a dépensé pour sa libération au total trois cents mille dollars des États-Unis d’Amérique (300 000 USD). Elle est ruinée. Ses ravisseurs se sont montrés incapables de la moindre empathie.
Mais le Seigneur est-il tout aussi incapable d’empathie envers Haïti et son peuple?
Aujourd’hui, des cadavres déchiquetés sont donnés en spectacle sur les réseaux sociaux. Même celui du président n’avait pas été épargné. Les policiers en charge de garder son corps ne l’ont protégé ni de son vivant ni après son assassinat. Le smartphone faisant office de salle de cinéma, des gens demandent plus de spectacle encore. Aucune nouvelle d’assassinat n’est acceptée si le cadavre de la victime n’est pas projeté. L’assassinat devient banal. Port-au-Prince remporte la palme d’or du crime et celle de l’indifférence.
Les médias haïtiens comptent mieux les morts à l’étranger que ceux de la capitale. Dans la presse occidentale, les morts de mon pays sont de loin moins importants que ceux de Moscou, d’Ukraine ou d’Israël. En fait, nos morts sont scandaleusement invisibles. Pour paraphraser une diplomate, la communauté internationale ne va tout de même pas déranger l’agenda international à cause de ce qui se passe sur une petite Île comme Haïti. Et comme il faut toujours bien arranger les choses, le pays est en proie à un embargo sur les armes pour les forces de l’ordre régulièrement constituées, mais pas pour les bandits.
Les conditions matérielles d’existence de ces jeunes gens des quartiers déshérités les ont peut-être transformés en monstres. Certes. Mais ils ne peuvent être excusés des crimes qu’ils ont commis. Ce sont des criminels au même titre que ceux qui les ont alimentés en armes et en munitions. Il ne faut pas leur trouver d’excuses ni de circonstances atténuantes.
On peut chercher dans le passé de chaque criminel des éléments déterminants de sa déviance, mais cela ne l’innocente pas de ses crimes. Chercher à leur pardonner pendant qu’ils n’ont eu de cesse de terroriser la population c’est se montrer insensible au calvaire du peuple haïtien, c’est s’en rendre complice.
Peu importent des conditions sociales extrêmement défavorables qui ont pu rythmer leur existence, Izo, Barbecue, Lanmò Sanjou, Vitelòm et les autres ne sont plus des victimes. Ce sont des bourreaux, des terroristes. Ils exploitent la vulnérabilité de jeunes femmes et de jeunes hommes. Ce que la société peut finalement leur offrir c’est la prison ou la mort. Aucune de ces sentences ne pourra faire oublier ce qu’ils ont été pour la société: des monstres terroristes. Ceux qui les alimentent en ressources ne méritent pas moins. D’ailleurs, tout porte à croire que ces monstres travaillent également pour d’autres monstres étrangers.
En attendant le grand assaut contre l’exclusion et pour l’égalité, il faut s’indigner et condamner sans réserve le terrorisme.
A moins que le calvaire des haïtiens ne vous dise rien.