Entre le chaos et le changement, l’«élite » haïtienne a fait son choix. Ce sera le chaos.

À chaque carrefour de l’histoire, l’élite haïtienne aurait pu corriger des normes injustes, réformer des institutions défaillantes, capitaliser sur ce qui fonctionne, créer un ordre nouveau. Elle a choisi le contraire: violer les règles au lieu de les changer, remettre à demain ce qui peut être fait aujourd’hui, alimenter le chaos plutôt que d’assumer la rigueur d’un véritable progrès. Elle a fait de son ventre son unique boussole, et du pays entier le prix absolu de son appétit.

L’élite haïtienne n’a jamais manqué de moyens: capitaux culturels, symboliques et économiques, réseaux, accès au monde. Mais elle a toujours manqué de courage. Plutôt que d’imaginer un ordre nouveau, elle préfère manipuler l’ancien jusqu’à l’absurde. Plutôt que de réformer des normes obsolètes, elle les viole sciemment, s’assurant que la loi ne soit jamais qu’un outil de convenance. C’est ce refus du changement qui maintient Haïti dans un cercle infernal où la survie passe avant le progrès, et où l’instabilité est érigée en système.

Dans quelques mois, la Constitution de 1987, socle normatif donnant forme et profondeur au chaos, aura trente-neuf ans. Son inapplication et son inapplicabilité ont été maintes fois mises en exergue. Et à chaque tentative d’institutionnalisation du chaos qu’est la «transition politique», certains y voient l’opportunité d’introduire un ordre nouveau amorcé par une nouvelle Constitution. D’ailleurs, c’était l’un des grands chantiers de cette ultime transition. Mais il ne faut pas écourter le plaisir.

Une nouvelle Constitution signifierait amoindrir toute possibilité d’une autre transition dans cinq ans.

Annihiler toute possibilité de transition? Et cette élite qui ne jure que par l’éternelle transition, que deviendrait-elle? Il faut s’attendre à ce qu’elle trouve tous les prétextes pour recommencer, comme par enchantement, avec la Constitution de 1987. Or nous savons que celle-ci ne peut pas fonctionner dans un pays miné par des problèmes anthropologiques aussi profonds. Préparez-vous donc à des élections contestées et à une nouvelle transition dans les 5 ans suivant l’installation du prochain président légitime. Ce n’est pas qu’on n’aurait pas pu s’en sortir avec la Constitution de 1987, c’est que personne ne défend le collectif: tout le monde défend son ventre. Ce cadre normatif est inadéquat dans un tel contexte social.

En réalité, on mesure la faillite d’une élite à la petitesse de ses ambitions. Ici, tout se résume à sécuriser son ventre: importer pour revendre, accumuler pour consommer, manipuler pour se maintenir. Le pays est réduit à un marché de survie, sans vision ni projet collectif. Cette obsession de l’appétit immédiat a remplacé toute idée de nation. C’est une tragédie: là où il faudrait des bâtisseurs, on trouve des rentiers de la faim.

En rejetant l’ordre au profit du chaos, une partie de l’élite a trouvé dans la violence un allié tacite. Les gangs prospèrent non seulement par misère, mais aussi parce que des intérêts plus élevés trouvent leur compte dans l’anarchie. Le désordre devient un outil de pouvoir: quand la loi est imprévisible, tout se négocie, tout s’achète, tout se viole. Et dans ce climat, le citoyen perd espoir, l’État perd légitimité, la société perd son avenir.

Ce choix du chaos, facilité par la transition politique, n’épargne personne. Le ventre rassasié des uns ne peut cacher le ventre vide des autres. L’insécurité, la fuite des jeunes et des cerveaux, l’effondrement des institutions sont le prix payé par tous, y compris par ceux qui croyaient pouvoir se protéger derrière des murs et des privilèges. Car un pays en ruines finit toujours par engloutir ceux qui l’ont fragilisé.

Haïti ne pourra se relever qu’en rompant avec cette logique du ventre. Il faut des élites capables de sacrifier le confort immédiat pour un projet collectif, d’accepter la rigueur des réformes plutôt que la facilité du désordre. Quatre conditions s’imposent:

  • Refonder les normes (en commençant par la Constitution): changer les règles au lieu de les contourner.
  • Investir dans l’éducation: transformer le ventre en esprit, et l’appétit en vision.
  • Rompre avec le chaos et son corollaire, la transition: couper les complicités mafieuses qui nourrissent l’anarchie; faire de l’élection la seule voie acceptable pour accéder au pouvoir.
  • Impulser un autre modèle économique: adopter un système économique basé sur la création décentralisée et le partage de richesses

Haïti n’a pas besoin d’élites qui se contentent de remplir leurs assiettes; elle a besoin d’élites qui remplissent l’horizon. Ce n’est pas seulement une question de morale, c’est une question de survie nationale. Tant que l’élite préférera violer les normes plutôt que les changer, tant qu’elle choisira le chaos pour sauver son ventre, elle restera complice de la destruction du pays.

Messieurs, l’histoire retiendra votre refus du changement comme une condamnation.

Le pays, lui, n’attendra plus.

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