Dans la longue et tourmentée histoire d’Haïti, l’armée n’a jamais été un simple instrument de coercition. Elle fut, avant tout, l’architecture première de l’État, la matrice où s’est forgée la nation. Au lendemain de l’indépendance, c’est sous la discipline militaire que s’est exercée la souveraineté, que s’est imposée la volonté d’un peuple de se maintenir libre dans un monde hostile. L’État haïtien a pris forme à la pointe des baïonnettes de la dignité; il s’est bâti au rythme d’une armée qui, malgré ses excès, portait la mémoire, la rigueur et le souffle d’une construction nationale.
Pendant des décennies, les Forces Armées d’Haïti furent la colonne vertébrale de la République. Elles ne se limitaient pas à la défense: elles administraient, formaient, documentaient. Le décret du 12 mars 1962 énumère des services dont la modernité étonne encore: santé, génie, transmissions, garde-côtes, aviation, musique du Palais national. Autour d’elles, un écosystème de savoir-faire s’était édifié: des ingénieurs militaires traçaient des routes, des médecins portaient secours dans les zones reculées, des officiers administraient des territoires oubliés. L’armée était un État en marche, dépositaire d’archives précieuses qui tenaient lieu de mémoire nationale, alors que les registres civils sombraient dans l’oubli ou les flammes.
Ces archives (rapports, budgets, correspondances, renseignements) témoignaient d’une capacité d’organisation que peu d’institutions haïtiennes ont su égaler. Quand les bibliothèques civiles s’effondraient, les archives militaires, elles, gardaient trace du passage de la République. En détruisant ces fonds, c’est une part de la conscience administrative du pays qu’on a effacée. La mémoire de l’État s’est dispersée, comme la cendre d’un feu qu’on croyait éternel.
Mais l’armée n’était pas sans faute. Dans un contexte de pauvreté structurelle, la politique devint le refuge des ambitions et la source de toutes les corruptions. Comme le note Robert Fatton, la conquête du pouvoir remplaça la construction du bien commun. L’armée, tiraillée entre vocation républicaine et tentation du pouvoir, fut souvent l’instrument des luttes de factions. Pourtant, derrière ses errements, subsistait une structure, un ordre, un langage de l’État. Sa dissolution brutale a rompu cette continuité.
Sous la pression étrangère, au milieu des années 1990, on a confondu réforme et effacement. En 1995, la démobilisation des Forces Armées d’Haïti n’a pas seulement supprimé une institution. Elle a amputé la nation de son squelette. Des milliers de soldats furent jetés à la rue sans pension, sans reconnaissance, sans avenir. Les casernes furent pillées, les archives détruites, les services dissous. En croyant désarmer la peur, on a désarmé l’État. Le résultat fut immédiat. Un vide sécuritaire, un chaos prévisible. La police, fragile, naissante, ne pouvait remplacer une armée entière. Les gangs ont comblé le vide, les armes ont circulé, les anciens soldats, marginalisés, ont rejoint les rébellions et les milices. Dès 2004, Amnesty International constatait que les ex-militaires avaient reconstitué des réseaux armés contrôlant de vastes zones du territoire. Le ver était dans le fruit. La République avait perdu le monopole de la violence légitime.
Ricardo Augustin le rappelle: après la dissolution du FRAPH et de l’armée, les germes du désordre se sont mués en économie criminelle. Ce n’est pas le hasard si les gangs d’aujourd’hui portent l’ombre des anciens bataillons. Le pays s’est vidé de sa force régulatrice. Faute de bras disciplinés pour défendre le territoire, Haïti est devenue proie aux factions, aux mafias, aux interventions étrangères. Ce n’est pas la police qu’il fallait substituer à l’armée, c’est l’État qu’il fallait réformer avec elle.
Depuis, la nation paie le prix de cette erreur. La remobilisation partielle de l’armée, amorcée en 2017, n’a produit qu’un écho sans vigueur. Les soldats désertent, faute de moyens, de vision et d’encadrement. Les armes de la République dorment dans les dépôts, pendant que celles des gangs dictent la loi des rues. Le drapeau a cessé de flotter dans le cœur des institutions. Il s’effiloche sous la tempête de la prédation.
La disparition de l’armée a coïncidé avec la victoire silencieuse de la politique du ventre. L’élite économique, soulagée d’un contre-pouvoir militaire, s’est adonnée sans retenue à la capture des ressources publiques. L’État s’est réduit à un comptoir de privilèges, géré par ceux qui mangent pendant que la nation jeûne. Sans armée, Haïti a perdu l’unique institution capable de contenir la voracité des puissants et la violence des démunis. L’armée ne garantissait pas la démocratie; elle garantissait au moins l’existence de l’État. Sa disparition a laissé place à la jungle.
L’histoire, pourtant, est claire: aucun État ne survit sans mémoire, sans discipline, sans défense. L’armée d’Haïti fut tout cela à la fois. En la détruisant, on n’a pas seulement licencié des soldats: on a licencié l’idée même d’État. La Constitution de 1987 voulait une armée républicaine, subordonnée au pouvoir civil. C’était là la voie de la réforme; on lui a préféré celle de la vengeance. Le résultat est un pays sans défense, sans autorité, sans archives, livré à la prédation.
Reconstruire Haïti implique de tirer les leçons de cette défaite. Il faut rebâtir une force armée républicaine, non pour opprimer, mais pour protéger; non pour gouverner, mais pour servir; non pour rivaliser avec la police, mais pour l’appuyer. Il faut recréer les services de génie, de santé, de garde-côtes, de transmissions. Il faut documenter, archiver, planifier. L’armée doit redevenir l’école du service public et de civisme, la mémoire vivante de la nation.
L’armée n’est pas un vestige du passé. Elle est le fondement de notre avenir. Car sans force organisée, sans mémoire structurée, sans discipline nationale, il n’y a pas d’État. Et sans État, Haïti ne peut être qu’un territoire livré aux prédateurs. Restaurer l’armée, c’est restaurer la République; c’est redonner au peuple le droit de se tenir debout, face au monde, et de dire encore : «Nous sommes une Nation.»