Cher maître,
Cette analyse n’est ni une contradiction, ni une acceptation totale de ce que j’ai pu comprendre dans vos deux textes. Je préférerais la considérer comme un supplément, une réflexion destinée à pousser la chose encore plus loin qu’elle ne l’est déjà. Avant même de critiquer, je tiens à souligner que vous êtes pour moi un professeur et un modèle. Vous avez nourri et mieux structuré ma plume, et grâce à votre niveau intellectuel j’ai pu saisir la valeur de la connaissance. En effet, la différence de niveau qui existe entre nous peut toutefois, dans ce cas précis, être une source de malentendu, et que la réflexion que je porte en avant pourrait sembler une perte de temps par ignorance. Mais je prends ce risque, car il me paraît indispensable.
Venons-en au fait. L’homme d’État que vous décrivez est un homme de vision, inscrit dans une triple temporalité et doté d’une capacité d’arbitrage. À ma connaissance, et à la vôtre, je ne puis soutenir l’idée d’une incapacité totale de notre société à en produire. Pour diverses raisons, que je n’exposerai pas en détail mais qui se comprennent aisément, il existe une insuffisance en nombre de ceux qui possèdent cette capacité à faire face à ceux pour qui la finalité de l’État semble être autre chose.
…Ces hommes, malheureusement, servent des nations étrangères ou préfèrent garder leur distance et rester dans l’ombre.
Car l’homme est façonné par ses expériences. Tout comme l’injustice peut engendrer le révolutionnaire, elle peut autant créer le bourreau. Dans notre pays, la politique est devenue un moyen normal de s’enrichir, un ascenseur social pour ceux qui se sentent opprimés ou exclus. Elle dénue l’homme de sa responsabilité et de sa vision, en le réduisant à la satisfaction d’un désir corruptible. Ainsi, même ceux qui portent en eux la grandeur finissent par céder à la logique d’un système qui les absorbe.
Je crois que malgré les faiblesses de notre système éducatif et familial, malgré l’absence de modèles de sérénité, Haïti a bel et bien produit des hommes capables de répondre à la définition que vous donnez. Mais dès qu’ils entrent dans la politique active, ils deviennent autre chose. Non pas parce qu’ils manquent de vision, mais parce que le système politique haïtien transforme l’individu plus que l’individu ne le transforme.
Voilà, cher maître, la réflexion que je voulais ajouter à vos textes : ce n’est pas l’absence d’hommes d’État qui nous condamne, mais la puissance d’un système qui dénature ceux qui auraient pu l’être. Homme il y en a, mais la politique les transforme.
Horley H. Marc