Quand l’intelligence collective fait défaut : le miroir du Conseil présidentiel


(À paraitre dans La Lettre de Lubérice, n° LLL0012, 20 octobre 2025)
 
Il est des moments où une nation se regarde dans le miroir de ses propres contradictions. Le Conseil présidentiel de transition, installé en avril 2024 après des mois d’impasse et de chaos, devait symboliser la renaissance du politique en Haïti. Il devait être l’espace où des femmes et des hommes, forts de leurs parcours, de leurs diplômes et de leurs convictions, démontreraient qu’un destin collectif peut émerger du dialogue. Un an plus tard, le constat est amer : cette instance censée incarner la collégialité n’a produit que la discorde.
 
Pourtant, nul ne peut dire que ces neuf personnalités manquaient d’envergure. Fritz Alphonse Jean, économiste respecté, ancien gouverneur de la Banque centrale ; Edgard Leblanc Fils, ingénieur et ex-président du Sénat ; Leslie Voltaire, formé à Cornell, urbaniste d’expérience ; Louis Gérald Gilles, médecin, militant politique et social ; Laurent Saint-Cyr, entrepreneur aguerri ; Emmanuel Vertilaire, juriste et professeur ; Smith Augustin, diplomate chevronné ; sans oublier Régine Abraham et Frinel Joseph, représentants de la société civile et du secteur religieux. Pris individuellement, ces profils auraient pu incarner la synthèse du savoir, de l’expérience et du patriotisme. Pris collectivement, ils ont offert au pays le spectacle désolant d’une paralysie politique et morale.
 
L’échec de la compétence isolée

 
Ce paradoxe n’est pas nouveau. Haïti regorge d’individus compétents, brillants, parfois même visionnaires ; mais l’intelligence individuelle n’a jamais suffi à produire une gouvernance collective efficace. La raison tient, non à la faiblesse des esprits, mais à la mauvaise qualité des interactions. Les membres du Conseil présidentiel n’ont pas su (ou pas voulu) construire la confiance réciproque qui permet à un groupe de penser ensemble. Ils ont reproduit, au cœur même du pouvoir, la logique d’un pays fracturé : la méfiance, la compétition symbolique, la peur de l’autre, la course effrénée à la satisfaction de besoins individuels.
 
Pierre Lévy l’avait écrit : « L’intelligence collective est partout distribuée, coordonnée en temps réel, et sans cesse valorisée ». Rien de tel n’a existé dans le fonctionnement du Conseil. Les compétences sont restées isolées, les décisions, différées, et les ambitions, disjointes. Ce n’est pas la somme des savoirs qui fait la sagesse d’un groupe, mais la qualité du lien qui unit ses membres. Là où le dialogue aurait dû être créatif, il fut conflictuel ; là où la confiance aurait dû s’installer, la suspicion a triomphé.
 
Le pouvoir comme défiance

 
Ce déficit de confiance n’est pas propre au Conseil présidentiel ; il est structurellement haïtien. Nos élites, depuis deux siècles, excellent à démontrer leur compétence et leur indépendance, mais peinent à coopérer durablement. Elles sont prisonnières de ce que Bourdieu appelait la « lutte pour le capital symbolique » : chaque acteur veut exister par distinction, jamais par interdépendance. Cette lutte pour la reconnaissance individuelle se transforme en une incapacité collective à produire du sens. Jean Price-Mars l’avait vu dès 1919 : « Notre élite, vivant d’emprunts culturels, s’est défaite de son rôle de médiation entre la nation et le peuple.» Un siècle plus tard, l’élite haïtienne continue de parler en plusieurs langues sociales sans jamais se comprendre elle-même. Le Conseil présidentiel, censé représenter toutes les tendances, n’a fait que rejouer cette fragmentation originelle : technocrates contre militants, secteur privé contre partis, croyants contre pragmatiques. Résultat : neuf têtes, aucune voix.
 
Une pathologie relationnelle
 
Les chercheurs Thomas W. Malone et Anita Woolley, qui ont mesuré scientifiquement le facteur d’intelligence collective (le fameux c-factor), démontrent que les groupes les plus performants sont ceux où les membres se montrent sensibles les uns aux autres, partagent équitablement la parole, et comptent une présence féminine forte. Le Conseil présidentiel échoue sur ces trois points : il a fonctionné comme une assemblée d’individualités concurrentes, sans empathie mutuelle, sans égalité de participation, et sans véritable inclusion des voix féminines.
 
Nous ne sommes donc pas en présence d’un déficit de compétences, mais d’un déficit d’interactions. Le politique haïtien reste prisonnier d’un imaginaire vertical : chacun parle pour dominer, non pour comprendre. Dans ces conditions, aucune intelligence collective ne peut émerger ; le pouvoir devient un combat de position, non un espace de coopération.
 
Le miroir du pays
 
Ce que nous observons au sommet de l’État n’est que le reflet de notre société tout entière.
La défiance s’y apprend dès l’école, se cultive dans les institutions, et se transmet dans la vie publique. Nous avons bâti des structures de gouvernement, mais pas de culture de la gouvernance. Haïti n’a pas seulement besoin de plus de techniciens, mais aussi de plus de liens de confiance. Le jour où les élites accepteront que le pouvoir se partage comme une responsabilité et non comme un butin, ce jour-là commencera peut-être la reconstruction morale du pays.
 
Pour une révolution relationnelle
 
L’enjeu, désormais, n’est pas de remplacer les élites, mais de réparer la relation. De la qualité de nos interactions dépend la survie même de l’État. Il faut apprendre à décider ensemble, à écouter sans suspecter, à débattre sans détruire. L’intelligence collective ne se décrète pas : elle se cultive, dans la parole, la confiance et la reconnaissance mutuelle. Le Conseil présidentiel a échoué ; mais son échec nous enseigne une vérité fondamentale : aucun diplôme, aucune expérience, aucune technicité ne remplacera jamais la capacité à coopérer. C’est là, peut-être, la véritable révolution dont Haïti a besoin : une révolution du lien, une révolution de la parole, une révolution de l’écoute.
 
Post-scriptum
 
Ce texte n’est pas une condamnation, mais un diagnostic. Haïti n’est pas un pays d’ignorants, mais une nation en déficit de connexion entre ses intelligences. Nous avons les savoirs, les talents, les ressources. Il nous manque la qualité du “nous”. Et sans ce “nous”, aucune République, aucun Conseil, aucune transition ne pourra jamais durer.

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