Les opposants non élus à Jovenel Moïse étaient-ils des bluffeurs ?

Le courage ne se mesure pas au bruit qu’on fait quand tout le monde crie, mais au silence qu’on brise quand plus personne n’ose parler.

Qu’on les aime ou pas. Qu’ils soient efficaces dans leurs tâches ou non. Les élus sont des gens qui ont bénéficié, en quelque sorte, de la confiance du peuple. Ils sont bien différents de ceux qui souhaitent parler et agir au nom du peuple tout en refusant de demander mandat pour ce faire : prendre part aux élections et accepter le verdict des urnes. Ce texte ne concerne pas les opposants élus. 

Ces propos concernent celles et ceux qui s’étaient proclamés les gardiens de la morale publique, les vigies de la République, les héritiers d’un patriotisme citoyen. Entre 2017 et 2021, leurs voix dominaient la rue, les ondes et les réseaux : journalistes, militants, artistes, juristes, collectifs féministes, ONG, intellectuels. Ils dénonçaient l’autoritarisme, la corruption, la répression et la dérive oligarchique supposés ou avérés du pouvoir de Jovenel Moïse. Pourtant, quatre ans après son assassinat, alors que tous les maux qu’ils fustigeaient se sont aggravés, leurs voix se sont tues. Dès lors, la question s’impose : étaient-ils sincères ou simplement de grands bluffeurs ?

En vérité, tout ce qu’ils reprochaient à Jovenel Moïse s’est amplifié après lui : l’autoritarisme s’est mué en vide de pouvoir, la corruption en chaos total, l’insécurité en règne des gangs. L’État n’existe plus, la capitale est morcelée, Mirebalais et Saut-D’eau à genoux, Lascahobas en lutte, l’Artibonite ensanglantée, la justice a disparu, la misère s’est banalisée. Et pourtant, ces voix jadis tonitruantes n’élèvent plus la parole. Là où elles dénonçaient hier la dérive présidentielle, elles tolèrent aujourd’hui l’absence d’État. Là où elles brandissaient la Constitution, elles se contentent désormais d’un provisoire perpétuel. La logique politique voulait que la contestation se radicalise ; la logique humaine a préféré le confort du silence.

Ce silence révèle une faille : nombre de ces opposants non élus n’étaient pas des révolutionnaires, mais des gestionnaires de révolte. Leur indignation fut stratégique : calibrée pour les micros, tempérée pour les bailleurs. Ils voulaient un changement sans sacrifice, une révolution sans douleur. Ils dénonçaient le pouvoir non pour le refonder, mais pour s’y voir un jour admis. Ainsi, la société civile a produit des moralistes de circonstance : bruyants dans la dénonciation, muets dans la responsabilité. Et pendant que leurs communiqués se taisent, le peuple agonise entre famine et fusillades. Certains évoquent la fatigue : années de luttes infructueuses, désespoir face à la barbarie quotidienne. D’autres invoquent la peur : les gangs règnent, la parole libre coûte la vie. Mais la vérité plus amère est que beaucoup ont trouvé leur place dans le désordre : consultants, experts, diplomates de la résignation.

La contestation est devenue carrière. L’indignation, profession. Le courage, protocole. Là où il fallait la ferveur, ils ont préféré la prudence. Là où il fallait la rage, ils ont choisi la posture.

Où sont passés les promoteurs de la transition de rupture ?

L’histoire retiendra que Jovenel Moïse, malgré ses erreurs (sur quelle planète se trouvent les hommes qui n’en font pas ?), voulait ébranler l’ordre établi. Il parlait d’énergie, de gestion des eaux de surface, de ports et aéroports provinciaux internationaux, de routes et de ponts, de libération du crédit, de refondation, d’indépendance économique : un projet qui menaçait les rentes, pas seulement les consciences. Son assassinat fut la revanche du système, pas celle du peuple. Et ceux qui prétendaient parler au nom du peuple ont, par leur silence, scellé le retour de cet ordre ancien. La révolte s’est dévitalisée dans les salons de la coopération internationale. La colère s’est dissoute dans les acronymes de projets financés à la ligne budgétaire. Les héros se sont faits experts, et la République s’est égarée dans les rapports trimestriels.

La rue, elle, se souvient. Les mères de Bel-Air, les jeunes de La Saline, les enseignants sans salaire, les enfants réfugiés à Carrefour ou à Gros-Morne, eux savent qui criait pour la gloire et qui criait pour le peuple. Si quelques cris de 2019 sonnaient juste, les chanteurs se sont tus avant la fin du refrain. Car le vrai courage n’était pas de hurler contre Jovenel Moïse, mais de continuer à crier après lui, quand la peur s’est faite gouvernement, et que la vérité s’est faite orpheline.

Les opposants non élus à Jovenel Moïse ont remporté la bataille médiatique, mais perdu la guerre morale. Ils ont confondu le renversement d’un homme avec la renaissance d’une nation. Haïti paie aujourd’hui ce contresens : l’illusion que la chute d’un président suffisait à effacer deux siècles de compromission.

L’histoire ne retient pas ceux qui protestent ; elle honore ceux qui persistent. Et de persistance, il n’en reste guère. Désormais, le peuple haïtien ne réclame pas des indignés intermittents, mais des bâtisseurs obstinés.